(A écouter en même temps : et )
Suant et soufflant, tentant de faire le moins de bruit possible, elle traîne le lourd plastron de plaque jusqu'à la porte et l'abandonne sur l'herbe, près de l'entrée. Pliée en deux, elle essuie la sueur qui dégouline sur son visage, satisfaite d'avoir réussi toute seule à manier l'imposante armure de Cënëdril. Morceau par morceau, elle l'a porté dehors, le plus discrètement possible pour ne pas le réveiller, et les pièces d'armures sont à présent étalées devant elle, sous le auvent de la maison.
Il pleut à Darnassus depuis des heures, mais elle ne supporte plus de rester enfermée dans la maison où l'odeur des peaux fraîchement tannées se dispute avec l'odeur métallique du sang qu'il perd en quasi permanence désormais. Elle l'a lavé entièrement ce matin, malgré ses protestations, et quand son grand corps amaigri s'est abandonné sous ses mains elle a eu l'impression de baigner un enfant malade, tellement Cën est affaibli. Elle la fait asseoir sur un ballot de peau, se faisant la réflexion que sa maison manque cruellement de fauteuil parfois, et a drapé le lit de linge propre, sentant bon le savon et le grand air. Elle a replacé à côté de l'oreiller la fleur que Mahelys a apporté, pour qu'il puisse la voir rien qu'en tournant la tête, mais l'odeur discrète n'arrive pas à surpasser celle du sang qu'il perd.
Elle le regarde depuis la porte, il repose sur le dos, les bras le long du corps, si pâle... tellement pâle qu'elle guette chacune de ses inspirations qui lui prouvent qu'il est encore vivant... Et qu'il se bat à l'intérieur de lui-même. Elle s'en veut terriblement de la discussion qu'ils ont eue l'autre nuit, mais elle est si désespérée qu'elle est prête à tout pour qu'il vive. Y compris lui promettre qu'elle mourra avec lui...
Elle s'installe sur la marche de l'entrée et mélange dans un récipient de la cendre et du sel de Fonderoc grossier, qu'elle lie avec un peu d'eau et d'huile de lin. Elle malaxe la pâte jusqu'à ce qu'une boule à la fois souple et ferme, douce et rugueuse se forme dans sa main. La texture est étrange mais pas désagréable au toucher. Une fois la boule parfaitement formée, elle prend un des brassards de plaque de Cën, le pose sur ses genoux, et commence à le polir avec sa boule de pâte.
"Alors, des petits mouvements circulaires m'a dit Darnath..."
Elle essaie de reproduire la technique que l'instructeur des guerriers lui a montrée, mais ses premiers résultats ne sont guère probants. La couleur du brassard est la bonne, mais la crasse et les imperfections sont encore là. Elle jette alors une poignée de sel sur les pierres et roule sa boule dessus, jusqu'à incruster les cristaux dans la pâte. Et elle reprend son travail de polissage.
"Ah c'est déjà mieux !"
Contente d'elle, elle jette un coup d'œil vers Cën et constate qu'il a toujours les yeux fermés et n'a pas changé de position. Elle reprend sa pâte et continu son travail de polissage, qui ne s'avère pas très difficile... Juste profondément ennuyeux au final, et très long. Elle se laisse doucement hypnotiser par les mouvements circulaires qu'elle fait, sans se rendre compte que la peau fragile de ses doigts s'écorchent parfois sur les rivets de l'armure, laissant de légères traces de sang sur la plaque. Ses pensées dérivent, et elle revit la visite de Merende, Mahélys et Kathryl la veille.
Quand ils sont arrivés, Cën dérivait dans une bienheureuse inconscience. Ils sont entrés alors qu'elle tentait de lui faire reprendre ses esprits afin de savoir si il acceptait leur visite. Elle a bien vu que Merende a blêmi en voyant Cën dans cet état, le sang noirci coulant à la fois de son nez, ses yeux et même ses oreilles parfois. Machinalement, Khâline a pris une étoffe, une de plus, et a tendrement essuyé la peau salie.
- Mon amour ? Réveille toi !
Il n'a pas réagi, ni à sa voix, ni à celle de Merende qui lui demandait si il l'entendait. Kathryl s'est approché du lit et a commencé à questionner Merende.
- Vous m'avez dit que vous l'avez lié avec quoi ?
- A l'esprit d'un tigre... Cet esprit se nourrit du lien avec le Clan... Sans ce lien...
Khâl l'a interrompu d'une voix blanche :
- Sans le lien... Il meurt c'est bien ça ?
Merende a pâlit encore plus et sa voix a tremblé :
- Oui. Je le crains Khâline.
Le cri a jailli de sa gorge, des larmes jaillissant de ses yeux.
- Je ne veux pas qu'il meure !
Kathryl a repris :
- Si il n'était pas dans cet état, je le l'aurais ramené au Camp immédiatement. Votre présence ne peut-elle pas faire office de lien de secours ?
- Il ne suffit pas de le ramener... Il faut recréer le lien... Il faut qu'il le veuille aussi.
- L'esprit n'est pas retirable sans dommage j'imagine ?
D'une voix basse, Khâl l'a interrompu :
- Il... Il m'a dit qu'il devait combattre... qu'il allait gagner... Mais il s'affaiblit de jour en jour...
Merende a soigneusement examiné Cën, le palpant et écoutant les battements de son cœur.
- Il mange ?
- De... De moins en moins... Je lui donne de la viande crue avec des fruits mais ... Il s'affaiblit tous les jours un peu plus...
- Mahelys, parle lui on ne sait jamais !
La druidesse a enfin pris la parole, elle était restée silencieuse depuis le début de leur visite, se contentant de contempler Cën, jetant des coups d'œil à ceux qui parlaient.
- Cën ... Tu te souviens, il y a quelques temps en Féralas ?
Mahelys a retiré de ses cheveux une fleur un peu étrange et l'a approché de Cënëdril.
- Merende, cet esprit, est ce qu'il peut s'en débarrasser ? Ou recevoir une aide extérieure pour cela ?
- C'est pire que l'autre fois... Une semaine... Deux au maximum...
Khâline a regardé Merende :
- Comment ça pire ?
- Il a réussi à dominer une fois l'esprit, mais il n'étais pas si mal qu'aujourd'hui...
En regardant le chasseur : Je ne crois pas Kathryl
- Mais je ne veux pas qu'il meure à cause de moi !
Mahélys, troublée a levé les yeux vers Merende :
- Il doit y avoir un moyen...
- Il a fait son choix en partant du Clan, il en connaissait les risques... J'espère Mahelys que nous trouverons un moyen... Je l'espère sincèrement...
La conversation a encore duré quelques minutes sur le même ton désespéré, chacun étant conscient que Cën allait mourir si une solution n'était pas trouvée rapidement. C'est alors qu'il a ouvert les yeux, étonné de voir autant de monde à son chevet après des semaines passées uniquement avec Khâline. Elle lui a sourit et sa voix s'est mélangée avec celle de Merende :
- Mon cœur ?
- Cën ! Tu m'entends ?
- Na... neth ?
Merende a pris un ton enjoué, mais on pouvait lire sur son visage toute l'inquiétude que l'état de Cën lui causait :
- Alors ! Tu cherches à me faire mourir de peur ?
- Ca va aller Naneth... Ne vous inquiétez pas...
Sa voix était faible et le ton se voulait convaincant. Khâline lui a alors posé la question qu'elle lui pose dix fois chaque jours depuis qu'il peine à se lever :
- Tu veux prendre quelque chose mon amour ?
- J'ai pas faim ma douce !
- Ton regard est sombre, ton corps s'affaiblit, tu as besoin d'aide Cënëdril !
- J'ai pu le dominer une fois Naneth, je veux réussir !
- Oui c'est vrai, mais tu n'as pas été aussi affaibli l'autre fois !
- Ça va aller...
Merende a alors sorti une fiole contenant un liquide rouge vif et en a fait prendre à Cënëdril, trempant ses doigts dans le potion et les glissant dans la bouche du géant. Elle a recommencé à plusieurs reprises, jusqu'à vider le flacon à moitié. Cën se laissait faire, se contentant de déglutir à intervalles réguliers. Khâline n'a pu se retenir :
- Je lui ai déjà donné des potions... Des plantes... Même... Ma magie n'a pas marché sur lui... Ni celle des druides... ni l'autre...
- Il faut continuer ! lui dit Merende en lui tendant la fiole. Cela ne peut que l'aider un peu !
- Je ne veux pas que l'aider ! Je veux qu'il vive !
La voix s'est brisée sur les dernières paroles.
- Il faut le nourrir aussi, de force si il le faut. Il doit résister le plus longtemps possible !
Elle a hoché la tête et ils sont partis... Elle les a entendu parler devant sa porte de ce qu'ils allaient faire, et elle espère qu'ils trouveront une solution, elle... Elle continue de supplier Elune pour que le sang s'arrête, mais la magie de ses mains semble avoir disparu... Aucune lueur dorée n'apparaît plus sur ses mains quand elle le touche, et aucune incantation inconnue ne monte à ses lèvres, même quand son esprit affolé cherche à faire remonter les souvenirs enfouis dans sa mémoire.
Elle lui prépare la viande hachée qu'il déteste tant et commence à le nourrir. Il semble encore plus fatigué que d'habitude et elle est obligée de scinder en deux la première boulette qu'elle a formée et qui n'était déjà pas bien grosse.
- Il... faudrait que j'arrive à me lever et mettre mon armure...
- Tu ne pourrais même pas soulever ton plastron mon amour !
- J'essaierai... demain...
- Si tu veux la mettre, il faut que tu manges plus mon cœur...
Il a alors pris l'écuelle de ses mains et, lentement, bouchée après bouchée, a entrepris de la vider. Elle lui a servi un verre de lait, et a minutieusement découpé en petits cubes une pastèque toute fraîche, dont l'odeur lui a immédiatement rappelé leur première nuit à Stormwind. Il a bu le lait à petites gorgées et lui a posé la question qu'elle ne voulait pas entendre.
- Je vais mourir n'est ce pas ?
- Je... Tu veux la vérité ? Ou tu préfères que je te mentes ?
- Je la connais... Vous n'auriez pas appelé Naneth et Mahelys si ça n'était pas le cas.
- Je ne veux pas que tu meures mon amour. Merende a dit que... il fallait recréer le lien avec le Clan.
- Non...
- Tu es en train de mourir Cën !
- Je préfère si c'est près de vous... Plutôt que de mourir loin...
- Tu n'arrives pas à le vaincre ! Tu meurs à petit feu ! Je ne veux pas que tu meures ! Pas à cause de moi !
Dans sa voix, elle pouvait entendre toute l'angoisse que l'idée de la mort de Cën faisait peser sur elle. Mourir parce qu'il l'aime, elle n'avait jamais imaginer cela, elle refusait l'idée de toute ses forces et lui la regardait tranquillement en mangeant sa pastèque.
- Vous n'avez à culpabiliser de rien !
- Cën... Te voir dans cet état... Je ne le supporte pas !
- Je vais partir alors.
Sa respiration s'est bloquée, ses pensées se sont emballées et son cœur s'est affolé à cette idée.
- Tu... Tu vas aller où ?
- Euh... je ne sais pas.
- Si tu dois partir, alors que je veux tu vives ! Retourne au Camp et renoue le lien !
Elle savait qu'en disant ses mots, elle abandonnait tout avenir avec lui. Son cœur était au bord de l'explosion dans sa poitrine, mais elle était tellement obnubilée à l'idée de le sauver que le perdre de cette façon lui semblait moins cruelle qu'une séparation définitive et irréversible.
- Non.
- Cën... C'est... peut être l'unique chance que tu as de vivre ! Tu... tu ne veux pas connaître notre enfant ?
- Vous préfèreriez qu'il connaisse un esclave ? ou...
- Je veux qu'il te connaisse toi ! Je ne veux pas que pour lui tu ne sois qu'un feu follet de plus dans la forêt !
- Que son père soit mort libre et en luttant !
La souffrance l'a submergé comme un raz de marée :
- Si... Si tu es au Camp... Je saurais toujours où te trouver... Je saurais que tu es là quelque part et que l'espoir n'est pas mort... Cën... C'est la seule solution raisonnable !
- Raisonnable...
Le sang a recommencé à couler, doucement.
- Regarde... Ca ne s'arrête pas... Tu meurs sous mes yeux et tu voudrais que je ne le sois pas. Tu meurs... Parce que tu m'aimes !
- Il ne peut plus en être autrement. Je vais me reposer...
- Cën... Je t'aime plus que tout au monde... Je préfère te voir esclave et vivant que libre et mort... Si... Si tu meurs... Je monterais sur le bûcher funéraire et je partirais avec toi.
Elle ne sait pas pourquoi elle a dit ces mots, ils ont jailli spontanément, du plus profond de sa souffrance. La vie sans lui... Sans lui vivant quelque part... Impossible à imaginer ne serait ce qu'un seul instant. Elle sait que si il meurt, la vie ne vaudra plus la peine d'être vécue et que sans lui c'est une éternité de souffrances, de regrets et de remords qui se profilent dans un avenir vide de sens.
Il a tourné la tête vivement vers elle :
- Non ! Vous ne pouvez pas faire ça ! L'enfant !
- A quoi bon vivre si tu n'es pas là ?
- Pour lui...
- La vie sans toi... n'aura plus aucune saveur... je serais une bien mauvaise mère si tu n'es pas là pour me soutenir.
- Je ne serais là dans aucun des deux cas
- Toi... tu refuses de vivre pour lui... Je ne vois pas pourquoi je vivrais sans toi...
Elle tremblait de tout ses membres en disant cela et a détourné les yeux pour ne pas qu'il voit ses yeux remplis de terreur et de larmes.
- Vous ne pouvez pas... pas faire ça...
- Si je le peux.... Et tu ne seras plus là pour l'empêcher.
- S'il vous plaît... Vivez pour lui...
Elle n'a pas répondu, la tête toujours tournée, tremblante au bord du lit. Prenant une grande inspiration, elle l'a embrassé doucement au moment où il sombrait à nouveau dans l'inconscience.
La pluie s'est arrêtée de tomber et un pâle rayon de soleil reflétant sur le plastron qu'elle lustre la tire de son état second. Elle ne sait pas combien de temps elle a passé là, à frotter, mais l'armure a repris son éclat sombre et poli. La pâte est rouge à présent et elle s'en étonne avant de voir que la peau de ses doigts est comme rongée par le frottement continu sur le métal. Le sang qui sourdait de ses plaies sans qu'elle y fasse attention a imbibé la pâte et elle l'a étalé partout sur la plaque de l'armure.
Elle hésite. Tout recommencer en portant des gants et en effaçant les traces de sang ? Ou laisser l'armure telle quelle, espérant un geste d'Elune qui transformerait son sang en une barrière magique ? Elle ne connaît que peu de choses à la magie qui utilise le sang comme vecteur, mais elle sait que son humble travail de polissage a été fait avec amour et dévouement. Aucun magicien ne pourra donc l'utiliser contre lui ou contre elle, c'est tout ce qu'elle sait. Elle repousse le lourd plastron et va jeter dans le feu le peu de pâte qui lui reste, ses doigts la brûlent sous l'action du sel, et elle grimace en rentrant une par une chaque pièce de la lourde armure.
Demain... Demain elle décide qu'elle en refera le rembourrage et elle imagine déjà en pensée comment elle va changer les lanières de cuir qui sont en piteux état. Tout pour ne plus penser... Tout pour ne pas laisser le désespoir la submerger... Elle plaque un sourire sur son visage et se penche sur Cën pour l'embrasser.